serdan« Je ne crois pas au hasard. Il y a, dans la manière dont surviennent certaines rencontres, un caractère inéluctable, comme si, à notre insu, des tracés mystérieux, gravés de longue date, devaient nous y conduire »

Voici l'histoire de deux solitudes qui se rencontrent, deux âmes blessées, un homme, Pierre, qui flirte avec la cinquantaine, relieur mais qu'un accident prive de son travail, et une petite fille de 8 ans, récemment arrivée en France et qui a laissé « là-bas » un bout de vie, un ami, un jujubier et un port qui lui manquent. C'est une rencontre qui prend son temps, l'homme retrouve un visage perdu dans la petite fille, celle-ci reconnaît du familier chez le relieur qu'elle ne fait pourtant qu'apercevoir la première fois, avant de prendre la fuite : l'approche sera lente. L'une est en France depuis peu, l'autre arrivé enfant lui aussi, y vit depuis longtemps mais tous deux sont des étrangers, peut-être parce qu'ils n'ont jamais fait le deuil de ce qu'ils avaient quitté et c'est bien de deuil au premier sens du mot qu'il s'agit. Au fil des jours (et des pages), Pierre, rappelé à son passé par un visage d'enfant va enfin percer le mystère qui a entouré la disparition violente de son amie d'alors, ce sera douloureux mais nécessaire. Parallèlement, il aidera la petite fille à accepter son histoire pour ne pas reproduire son errance et se lancer dans la vie sans plus attendre.

Le roman qui accorde une large place aux sensations (de froid, de chaud), la vue, l'ouïe (on entend vraiment les fers sous les chaussures d'Anna marteler le sol, l’horloge de la tour égrener les heures !). On parcourt la ville avec elle, la ville haute, les passages, le lavoir, pourtant la ville est décrite en quelques mots seulement. L'écriture est suggestive, les informations, sont distillées petit à petit, jusqu'au prénom de la gamine qui n'est révélé qu'au dernier tiers du livre ; on pressent le drame du relieur avant que les mots ne soient posés et j'aime énormément ces romans qui ne servent pas tout sur un plateau mais demandent aux lecteurs de dépasser ce qui est écrit. Le texte sans dialogue crée une atmosphère intimiste, feutrée et s'accorde bien à l'introspection menée par Pierre. Le roman se concentre sur ces deux beaux personnages, qui prennent la parole par alternance, les autres personnages, le père et la mère d'Anna par exemple, apparaissent comme des silhouettes, ont une présence un peu « flottante ».

La ville haute est le roman d'une renaissance et d'une reconnaissance, servi par une écriture sobre et poétique. Au-delà de la fiction, Eliane Serdan éclaire avec beaucoup de délicatesse l'un des épisodes les plus tragiques de l'histoire du XXè siècle que l'on n'aborde aujourd'hui encore que du bout des lèvres...

(Fabienne)

 

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